L’ordre du Continent était constant, soutenu par une stabilité historique, mais néanmoins relative. Les dirigeants des cinq royaumes lorgnaient sur les terres de leurs voisins respectifs et leurs précieuses ressources. La guerre n’était jamais loin et, parfois, éclatait et plongeait le monde dans l’obscurité pendant un temps. Ainsi, les terres et habitants du Continent portaient les cicatrices de siècles d’affrontements. Un ordre mortel, mais néanmoins constant.
Au Nord et au Sud, les royaumes jumeaux de Friggard et Stygard étaient engagés dans une danse funeste qui semblait infinie. Stygard, au Sud, dirigé par les seigneurs des volcans d’ébène, était transpercé de montagnes noires au sommet desquelles bouillonnaient des fleuves de lave incandescente. Ces montagnes abritaient trois forteresses tenues d’une main de fer par la dynastie Feu-Sombre qui, selon la légende, descendrait des dragons d’onyx y ayant vécu dans les temps anciens. Cette légende raconte également que ces dragons auraient vu na?tre dans leurs rangs un spécimen d’azur. Rejeté par ses pairs, celui-ci serait parti vers le Nord où, des siècles plus tard, se développerait ensuite la dynastie Givreglace. Cette famille fonda alors le royaume gelé de Friggard. Du fait de leurs origines communes présumées, Stygard et Friggard sont considérés jumeaux. à l’image du royaume de feu, le royaume gelé était une gigantesque cha?ne de montagnes dont les pics culminaient au-dessus des nuages. Transpercée de fleuves gelées alimentés par les cascades de grêle, cette cha?ne s’entortillait sur elle-même telle un serpent avec une boucle en son centre : l’étreinte, demeure séculaire du chateau de Givreglace. Les dynasties Feu-sombre au Sud et Givreglace au Nord étaient en conflit perpétuel, menées par leurs deux souveraines guerrières. La guerre, que l’on nommerait par la suite ? La Flamme Glacée ? était donc incessante et voyait leurs armées respectives s’affronter à mi-chemin entre les deux royaumes, dans les terres désolées de Sal.
Sal abritait autrefois un ancien royaume considéré comme le plus grand de toute l’histoire du Continent. Mais durant la Flamme Glacée, il était couvert de ruines à cause des affrontements continus entre Stygard et Friggard. Le paysage était un étrange mélange de glaciers et de feux qui ne s’éteignaient jamais. On l’appelait ? La terre des br?lures ?. Quelques restes de cet ancien royaume étaient encore visibles à travers les structures de pierre noire parsemant le champ de bataille. Le peu d’habitant restant de Sal avaient émigré à l’Est et développé un petit village à l’écart des conflits. Bordé par le royaume de Zelon, ce village était un lieu de passage récurrent pour les voyageurs de toutes origines qui cherchaient un moment de calme. Mais ses habitants vivaient dans la terreur, régulièrement volés par les soldats des royaumes jumeaux et les maraudeurs sans scrupules. L’unique raison pour laquelle le village tenait encore debout était la qualité de ses artisans qui mettaient leurs compétences au service des armées, usant de techniques anciennes héritées du grand royaume pour imprégner leurs armes du Pouvoir Sombre.
Dans les dunes de sables orientales, à l’Est de Sal, le royaume de Zelon vivait sous un soleil de plomb. Les murs de sa capitale étaient constamment fouettés par le sable porté par les vents ardents de l’Est et avaient fondu par endroits, laissant appara?tre l’intérieur des batiments et exposant les habitants aux rayons per?ants de l’astre du jour. Ces conditions inhospitalières étaient pourtant la barrière qui permit à Zelon de rester à l’abri de la guerre pendant tout ce temps. Le royaume était une péninsule, raccrochée au reste du Continent par un lambeau de terre qui marquait la frontière avec les terres de Sal.
Le champ de bataille ne s’étendait jamais plus à l’Ouest que la Crête, une zone montagneuse séparant la terre des br?lures du cinquième royaume : Orin. Surnommé ? le royaume sacré ?, il était couvert de champs généreux et de plaines abondantes. Les elfes d’Ivoire y vivaient, un peuple considéré comme descendant des dieux qui créèrent le Continent. Ils vivaient isolés dans l’abondance, à l’écart des conflits des autres habitants de ce monde. Ces derniers venaient parfois en pèlerinage jusqu’à la capitale, Orell, pour y admirer la prospérité avec envie, avant de retourner dans leurs bourgs miséreux rongés par la guerre et la maladie. Les elfes se nourrissaient de cette jalousie et s’enrichissaient sur les pauvres êtres du Continent qui avaient eu le malheur de na?tre ailleurs qu’en Orin. Le royaume était craint de ses voisins. Toute armée savait que si elle s’aventurait plus loin que permis par les elfes, cet acte entra?nerait des conséquences pouvant aller jusqu’à la destruction complète de leur royaume. Ainsi, Orin vivait en paix, dominant sans égal les autres royaumes du Continent, les laissant avec la certitude que si les elfes décidaient un jour de partir en guerre, ceci se terminerait par la disparition d’un royaume et l’apparition d’une nouvelle province d’Orin. Ainsi le Continent était sujet à une stabilité, une stabilité mortelle, mais constante.
*
Cependant, un jour, un évènement se produisit et changea à jamais le Continent. Durant la troisième guerre de la Flamme Glacée, quelque chose se détacha du soleil. à son zénith, il laissa tomber une larme de lumière qui se dirigea vers le continent. Les conflits cessèrent alors, tous les habitants du Continent ayant les yeux rivés sur le ciel qui devenait peu à peu plus lumineux. Même les elfes s’agenouillèrent devant ce miracle. On y vit un signe divin, le signe que les affrontements devaient s’arrêter et qu’une ère de prospérité arriverait avec la création d’une mer dorée résultant de cette larme. L’espoir s’empara de tous l’espace d’un instant. Mais cette euphorie fut de courte durée.
Unauthorized duplication: this narrative has been taken without consent. Report sightings.
à mesure que la larme de lumière s’approchait du Continent, la peur commen?a à s’emparer de certains habitants. Sa taille et sa vitesse devenant plus évidentes, elle s’imposa comme un danger dans l’esprit d’une partie de la population. La peur se transforma en terreur, la terreur en panique. Certains essayèrent de fuir, mais il n’existait aucun endroit où aller. Certains profitèrent de la panique, certains continuèrent à idolatrer la larme de lumière. Puis elle tomba sur la terre. Non comme une goutte d’eau délicate emplissant un fossé, mais comme un éclair déchirant le ciel et fendant la roche. Dans une gerbe de rais dorés, elle s’enfon?a dans la surface, ouvrant le sol sur son passage. De larges failles apparurent partout sur le Continent, redéfinissant les frontières, divisant et engloutissant des royaumes. La carte du monde s’en retrouva changée à jamais, les cicatrices des affrontements complètement effacées par les crevasses dorées de la larme. Cet évènement resta dans les mémoires sous un nom maudit par certains, vénéré par d’autres : La Fracture.
*
Les conséquences de la Fracture furent désastreuses. Loin de soigner le monde et de résoudre ses conflits, elle le divisa d’autant plus. La larme du Soleil s’était écrasée sur les terres de Sal au milieu des royaumes jumeaux. Le royaume ancien s’enfon?a dans la terre en emportant les armées qui y combattaient. Dans sa chute, il tira vers lui les frontières des deux royaumes qui fusionnèrent en leur centre dans un nuage de débris. Les étendues glacées de Friggard furent inondées de magma provenant des volcans d’ébène de Stygard, créant une zone fumante semblant sortie de l’enfer. Les pics gelés et les montagnes de lave se fracassèrent et changèrent complètement de forme. Deux des trois forteresses Feu-Sombre sombrèrent dans les ab?mes tandis que les fleuves gelés du Nord se liquéfièrent suite à l’augmentation soudaine de chaleur et inondèrent les faubourgs du chateau de Givreglace.
Du centre du Continent s’ouvrirent des failles qui sillonnèrent le monde en emportant tout sur leur passage dans les entrailles de la terre. à l’Est, la péninsule de Zelon se transforma en une ?le coupée du reste des terres. Le royaume des dunes était méconnaissable, son sable si caractéristique ayant en grande partie disparu dans les trous béants nouvellement formés. Mais les dégats les plus importants apparurent à l’Ouest, du c?té d’Orin. La Crête, rempart du royaume, s’effondra d’un seul coup et une faille s’ouvrit au centre de sa capitale Orell, décimant la moitié de la population elfe et l’intégralité des batiments militaires. Les champs généreux br?lèrent et les palais dorés éclatèrent avec la grandeur des elfes. L’ordre des pouvoirs était remis à zéro.
Partout sur le Continent, ces failles avaient remodelé le paysage. Certaines montagnes disparurent, d’autres apparurent. Une grande partie des hameaux furent détruits ou emportés dans les entrailles de la terre avec leurs habitants. Mais ceux qui restaient n’étaient pas en sécurité, car la soif de pouvoir des Hommes était sans limite. Certains y virent une opportunité d’agrandir leur influence. Durant les siècles qui suivirent, les souveraines de Stygard et Friggard conclurent une alliance pour attaquer les elfes d’Orin et s’emparèrent d’Orell. Une fois la capitale prise, la Flamme Glacée reprit de plus belle, plus meurtrière que jamais. Les villages étaient régulièrement attaqués par toutes sortes de bandits, soldats et vagabonds si bien que les habitants se réfugiaient dans les montagnes et les failles de la Fracture. Mais ceci se révéla une mauvaise décision quand, des entrailles de la terre, émergèrent des êtres pourpres semblant venir d’un autre monde. Humano?des décharnés aux yeux enflammés en quête de sang, ces ? Sanguinaires ? firent fuir les pauvres villageois qui n’avaient plus aucun endroit où se cacher. à l’exception d’une faible proportion qui s’étaient réfugiés dans les montagnes, l’intégralité d’entre eux sombrèrent dans la folie. Ils errent maintenant sans but entre les royaumes en attendant leur mort.
*
De nos jours, le Continent est une terre hostile marquée par les affrontements incessants et couverte d’une aura de mort. Les habitants restants regardent ces évènements se dérouler sans aucun espoir de les influencer, sans aucun espoir de soigner ce Continent malade et désolé. Néanmoins, une légende s’est construite. Une prophétie. Des siècles de paroles et d’écrits retrouvés ont retranscrit les évènements de la Fracture et ont forgé une légende qui décrirait la salvation. Si l’astre du jour avait détruit le Continent, alors sa s?ur de la nuit en représenterait sa reconstruction. Trois vers se transmettent ainsi depuis des générations :
Quand la Lune s’enflammera,
Un nouveau seigneur se lèvera,
Et le monde unira.
Nombreux sont ceux qui se raccrochent à ce poème dans l’espoir de voir une nouvelle aube sur leurs terres. Mais certains contestent cet optimisme, soutenant que le poème est incomplet. Il existerait un quatrième vers qui remettrait en cause cette salvation présumée. Ce ? Vers Maudit ? serait ainsi :
Et toute vie éteindra.
*
D’une faille du royaume de Zelon, à l’Est, sortit une main ensanglantée. Cette main s’accrocha à une racine d’arbre-cactus qui par miracle tenait encore debout. Un rale sourd se fit entendre, résonnant sur les parois de la faille, suivi de sons de rochers s’entrechoquant. Au prix d’un effort visiblement considérable, la main hissa le reste du corps qui y était attaché, celui d’un vieil homme à longue barbe grise. Une fois sorti de la faille, il se laissa rouler sur le dos en pantelant. Après de longues minutes passées à reprendre son souffle, il ouvrit les yeux d’un coup ; l’un était noir de jais et l’autre br?lait d’une flamme jaune comme celle des Sanguinaires. Fixant le ciel avec intensité, son regard s’arrêta sur le Soleil et un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres. Il tendit la main vers le ciel et, comme pour l’attraper, ferma le poing avec vigueur sur l’astre du jour, projetant une ombre sombre sur ses yeux si singuliers. Il murmura quelques paroles qui furent emportées par le vent, puis perdit conscience.
C’est ici, dans les dunes de sable de Zelon, que commence notre histoire.

